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Karl Pruner allias Favre dans Total Recall 2070 |
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"J 'AIME
l'idée que de gigantesques réseaux informatiques aient pu, du fait de leur complexité
sans cesse accrue, devenir un véritable être. Quelque part, au milieu de tous ces
circuits, une conscience s'est spontanément développée, apportant comme une seconde
aube de l'humanité. Et c'est cet être qui a engendré Farve. Cet androïde n'a pas été
conçu et produit par l'homme. Il a un programme "indépendant". Et c'estce qui lui donne son pouvoir spirituel. Finalement, c'est plus un alien qu'un androïde, et c'est ce qui pour moi fait de lui l'un des personnages les plus passionnants que j'aie jamais eu à interpréter." Ce portrait de l'un des héros de la série Blade Runner est dû à son interprète, le comédien Karl Pruner. Reste à apporter une précision sur son nom même: contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, l'androïde Farve ne se prénomme pas An, mais lan, ce qui fait de lui le premier androïde à porter un prénom. Un prénom qui pourrait bien être un acronyme. "Ian, explique Pruner, veut dire 1 Am New. "Je suis nouveau." Mais, bien sûr, il ne sait pas cela." Le comédien parcourt du regard la salle pour voir si Art Monterastelli, producteur exécutif et principal scénariste de Total Recall 2070 et protégé de Spielberg a pu entendre sa réflexion un brin ironique sur son personnage et s'assoit avec son plateau repas devant une table où l'attendent plusieurs journalistes car la scène se passe au Festivalde Monaco. Voilà donc ce que mange un androïde? "Un androïde peut manger n'importe quoi." Pruner a déjà tout joué au théâtre, d'Orgueil et préjugés à Hamiet. A la télévision, on l'a vu dans Amerika et dans la série ENG. Au cinéma, dans Thé Agence avec Tom Berenger, et dans Thanks of a Grateful Nation, avec Jennifer Jason Lee. Fallait-il vraiment qu'il ajoute à sa filmographie le rôle d'un androïde? N'a-t-il pas craint de se ridiculiser en interprétant un tel personnage ou plutôt, un tel non-personnage? "Bien sûr que j'ai eu cette appréhension. Elle est toujours là, d'ailleurs. Car on prend toujours un risque énorme lorsqu'on crée quelque chose qui n'appartient pas à la réa- lité et qui peut passer pour totalement absurde. Lorsqu'on interprèteun être humain, on peut toujours lui inventer une histoire imaginer qu'il se lève le matin, qu'il écoute la radio, qu'il prend sa douche, qu'il boit son café et qu'il se rend ensuite à son travail. Mais vous savez, vous, ce que fait un androïde quand il se réveille le matin? D'abord, un androïde ne se réveille pas le matin, puisqu'il ne dort jamais! ![]() "Cependant, j'ai eu un jour une illumination: contrairement à ce que je croyais, cet androïde n'était pas un personnage fondamentalement nouveau. Nous l'avons déjà vu sous différentes formes depuis très longtemps. Nous l'avons vu dans l'histoire de Frankenstein, où la création d'un être vivant artificiel n'est qu'un exemple de ce que les Grecs nommaient hybris "l'excès", "la démesure" , faute qui doit être punie. Nous l'avons vu dans Pinocchio, avec son pantin qui aspire à devenir humain. Nous l'avons vu dans le Magicien d'Oz, avec le personnage de l'Homme en Fer blanc qui réclame pour lui un cur. Et Spock aussi, à sa manière, appartient à cette catégorie de héros dépourvus d'émotions, mais qui voudraient bien savoir ce qu'est une émotion. "Farve est un miroir dans lequel nous pouvons voir le reflet des comportements humains. Il ne nous juge pas; il nous observe. Il est comme le nouveau qui arrive à l'école; il est comme un Persan à Paris. Comment justifierions-nous ce qui nous semble évident, mais ne présente guère de sens à ses yeux? Il a en lui un nombre vertigineux de données; c'est une encyclopédie ambulante; mais il désire transformer toutes ces connaissances en expériences. Il sait ce qu'est la pluie. Mais il ignore la sensation qu'on peut éprouver lorsqu'on se fait tremper sous un orage..." Pruner n'est pas vraiment un amateur de science-fiction: "J'avais lu quelques ouvrages relevant de ce genre dans ma jeunesse, mais l'école s'est dépêchée de me ramener à des lec tures plus orthodoxes." Il est revenu à Philip K. Dick quand il a été engagé pour la série. "Et j'ai aussi lu les nouvelles plus très nouvelles, mais toujours très charmantes, d'Isaac Asimov dans sa série sur les robots. Il n'y aurait jamais eu, je pense, le Spock de Star Trek s'il n'y avait eu d'abord les robots d'Asimov." Mais alors, si la référence est si inévitable, est-il possible d'échapper à certains clichés lorsqu'on doit créer un androïde? "C'est ce à quoi je m'applique, encore et toujours, alors que nous avons déjà une vingtaine d'épisodes derrière nous. Je m'inspire d'images de robots, mais surtout d'images d'animaux pour essayer de regarder les choses sans porter d'emblée sur elles un jugement. Avez-vous vu le regard d'un chien de chasse face à des gens qui entrent dans la pièce où il se trouve ? Il ne dit rien. Il essaie simplement de récolter des informations à leur sujet. "Evidemment, il n'est pas facile d'interpréter un tel personnage. Quand on interprète un être humain, on peut et on doit apporter son humanité sur le plateau. Quand on affronte un méchant dans une scène, on peut et on doit laisser son cur battre plus vite, on peut devenir agressif. Mais rien de tout cela quand on est censé être un androïde. Il faut simplement écouter, être là... Il faut exister par sa seule présence. ![]() "Mais quel plaisir aussi pour moi de pouvoir emmener mon fils de dix ans sur le plateau et de pouvoir lui dire: "Regarde un peu mon pistolet laser! Regarde un peu mon supertransmetteur!" "Et puis, il faut dire que Farve, malgré sa nature, ou plutôt à cause d'elle, éprouve au moins un sentiment, et constamment: celui de la solitude. Le monde de 2070 est rempli d'androïdes, certes. Mais ils ne sont guère plus que des grille-pain sophistiqués. Autrement dit, ils ne sont pas très intelligents. On ne peut pas discuter avec eux. Farve pourrait dire: "Vous dites que je suis un androïde. D'accord, j'en suis un. Mais dans ce cas-là, il faudra que vous définissiez Shakespeare comme un primate. Définition nécessaire, mais non suffisante..." Farve fait équipe avec un policier nommé David Hume. Pourquoi pas "Deckard"? "Parce que, comme le dit très justement Michael Gaston [qui interprète ce flic], notre série est un Blade Runner revisité. Les personnages évoluent dans une société très sombre dans laquelle les multinationales sont devenues beaucoup plus puissantes que les gouvernements. Dans cet univers, on peut implanter des souvenirs artificiels dans le cerveau des hommes. Tous ceux qui ont eu dans leur entourage un être atteint par la maladie d'Alzheimer ont pu constater que la perte de la mémoire entraîne la perte de l'identité. Et je serais enclin à penser que, si l'on se fait implanter des souvenirs faux, on cesse d'être celui qu'on était. Tenez, supposez que vous sachiez que dans l'univers où vous vivez se trouve un être doté de souvenirs artificiels. Qui vous dit que cet être, ce n'est pas vous?" Pruner s'interrompt quelques instants, surpris par ce qu'il vient luimême de dire: "Je me rends compte pour la première fois à quel point le titre de notre série. Total Recall, correspond à la situation de mon personnage. Tout ce que Farve éprouve est le résultat de souvenirs artificiels que l'ordinateur a rassemblés pour lui créer une mémoire." ![]() Contrairement à d'autres androïdes, Farve n'est pas démonté dans un atelier chaque fois qu'il est abîmé. On ne lui remplace pas telle ou telle pièce défectueuse. Et pourtant, il ne cesse de se faire tirer dessus. "L'impression qui en découle est qu'on n'a pas tant affaire à un robot qu'à un être humain de qualité supérieure. Ou plutôt, et c'est ce paradoxe qui fait tout le personnage, à un être qui est à la fois mieux conçu qu'un être humain et plus limité. Par exemple, je me déplace probablement moins vite que David Hume, mais je ne me fatigue jamais." Cette ambiguïté se retrouve "en miroir" dans l'attitude de la femme de David Hume envers les androïdes. Elle nourrit une véritable phobie à leur égard tout en travaillant pour la compagnie qui les fabrique: "Son père a été assassiné par un androïde militaire excité qui aurait dû être démis de ses fonctions bien avant ce drame, puisqu'il s'était déjà signalé par sa cruauté. Moi, je meurs d'envie de la rencontrer et je ne cesse de réclamer à David qu'il me la présente, dans la mesure où le couple qu'ils forment me semble être l'image même d'Adam et Eve, le couple sur le modèle duquel tous les autres couples humains sont ou devraient être bâtis. Malheureusement, quand, enfin, pour la première fois, je la rencontre, je reçois deux décharges de fusil laser qui ne me font aucun effet, mais qui, par leur inefficacité même, lui révèlent ma nature d'an- droïde. Alors elle s'enfuit en hurlant." Il est temps maintenant de poser deux questions subsidiaires. Puisque Farve veut vivre toutes les expériences humaines, que se passe-t-il du côté de la sexualité? "Il est équipé pour. Et il mettra un jour ses ressources en pratique. Nous avons déjà commencé à aborder ce thème dans un épisode centré autour d'une starlette du mar- ché noir porno, autrement dit du trafic de films pornographiques qu'on implante dans la mémoire des gens comme faux souvenirs. Pour garantir la sécurité de cette jeune personne, Farve l'emmène chez lui. Comme elle est habituée à remercier avec des ca- deaux "en nature", elle déclenche en lui une série de réactions hormonales qui l'ébranlent sérieusement. Assez sérieusement pour qu'il lui fasse confiance. Mais la damoiselle le trahit, et il découvre vite ce que peuvent être les souffrances de l'amour." ![]() Question numéro deux: puisque Farve peut manger, et même, peut manger n'importe quoi, quelle nourriture affectionne-t-il et qu'advientil des aliments qu'il ingurgite? "Dans un épisode, on voit Hume arriver au petit matin dans le commissariat, alors que Farve, qui était de garde, vient d'y passer toute la nuit. Il découvre sur le bureau une boîte de donuts et une douzaine de gobelets de café. Farve a pris cela parce qu'il a cru que c'était ce que prenaient tous les flics qui sont en faction la nuit. L'accessoiriste avait posé les gobelets sur le bureau un peu n'importe comment. Je les ai replacés selon une géométrie parfaite, pour bien montrer le côté méthodique de Farve. Dans un autre épisode, on voit Farve, victime d'un virus informatique, perdre sa retenue habituelle. Il se met, entre autres, à chanter du karaoké. Et l'on découvre dans sa bouche la chansonnette suivante: "C'est l'heure du repas. / Tu ne manges pas?/Je ne connais jamais la faim/ Mais je veux manger afin/ De découvrir les plaisirs de la table! Et pour vérifier si,/ Comme on le dit,/ II est à ce point délectable,/ Après avoir goûté les mets,/ D'éliminer les déchets."" |
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